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#1 11-02-2009 17:58:12

Lunatic
Adème
Date d'inscription: 31-01-2009
Messages: 18

[Recension] L'Utopie - Thomas More

[Fiche de l'œuvre]

Puisqu'il me l'a été demandé wink, voici quelques mots sur « L'utopie » de Thomas More. Cet ouvrage a une place particulière dans ce site puisque c'est lui qui lui donne son nom, mais pas seulement : les termes « Adème » et « Tranibore » que vous voyez, respectivement, sous mon pseudo et sous celui de Clochette et Del, mais aussi le nom de la dernière catégorie de ce forum (« Dans la capitale Amaurote »), ou encore, le forum nommé « Au fil de l'Anydre », tous ces éléments, donc, voient leur nom tiré de cette œuvre.

Je n'en ferai ni une description ni une analyse poussées (les œuvres « classiques » sont bien trop impressionnantes pour que je me risque à cela !) et de Thomas More, je me contenterai de préciser qu'il a vécu a cheval sur le XVème et XVIème siècle et qu'il fut conseiller du roi Henri VIII avant d'être condamné à la décapitation (cf. sa page Wikipedia).

Le terme utopie fut créé par More himself ; pour simplifier, il signifie littéralement « le lieu de nul part » (« u » privatif + « topos »).

L'ouvrage lui-même — gratuitement accessible depuis Wikisource, soit dit en passant — est composé de deux « livres ». Le premier est une conversation entre Thomas More et plusieurs autres personnages dont un certain Raphaël Hythlodée ; ce dernier vante les mérites de l'organisation sociale d'un pays lointain. Par contraste, c'est l'occasion pour More de pointer du doigt l'iniquité politique, sociale, économique qui ronge nos pays.

Le deuxième livre consiste en la description de ce fameux pays lointain, l'île d'Utopie elle-même. Avant d'être maîtrisée par l'Homme, l'île portait le nom d'Abraxa. C'est Utopus qui lui a donné le nom que l'on connait aujourd'hui.

Comme dans de nombreuses utopies (et déjà dans la République de Platon d'ailleurs), l'ordre règne en maître, au point de modeler l'espace lui-même...

Thomas More a écrit:

Qui connaît cette ville [Amaurote] les connaît toutes, car toutes sont exactement semblables, autant que la nature du lieu le permet.

... mais aussi le corps :

Thomas More a écrit:

Les vêtements ont la même forme pour tous les habitants de l’île ; cette forme est invariable, elle distingue seulement l’homme de la femme, le célibat du mariage.

Les institutions y sont démocratiques ; ce sont d'elles que j'ai tiré les noms cités plus haut :

Thomas More a écrit:

Trente familles font, tous les ans, élection d’un magistrat, appelé syphogrante dans le vieux langage du pays, et philarque dans le moderne.

Dix syphograntes et leurs trois cents familles obéissent à un protophilarque, anciennement nommé tranibore.

(...)

C’est parmi les lettrés qu’on choisit les ambassadeurs, les prêtres, les tranibores et le prince, appelé autrefois barzame et aujourd’hui adème.

La liberté religieuse y est assurée, mais gare à celui qui ne croit en rien :

Thomas More a écrit:

Néanmoins, il flétrit sévèrement, au nom de la morale, l’homme qui dégrade la dignité de sa nature, au point de penser que l’âme meurt avec le corps, ou que le monde marche au hasard, et qu’il n’y a point de Providence.

Voilà, je m'arrête là pour les miettes de description.

Ce qui me semble particulièrement intéressant avec un tel livre, c'est la tension permanente qu'il existe entre le parfait et l'ignoble, le bon et le diabolique. En une même page on passe du terrifiant au superbe, superbe qui d'ailleurs est parfois teinté d'un certain « modernisme » :

Thomas More a écrit:

Les Utopiens divisent l’intervalle d’un jour et d’une nuit en vingt-quatre heures égales. Six heures sont employées aux travaux matériels (...)

On me dira peut-être : Six heures de travail par jour ne suffisent pas aux besoins de la consommation publique, et l’Utopie doit être un pays très misérable.

Il s’en faut bien qu’il en soit ainsi. Au contraire, les six heures de travail produisent abondamment toutes les nécessités et commodités de la vie, et en outre un superflu bien supérieur aux besoins de la consommation.

Mais aussi par l'humanisme :

Thomas More a écrit:

Le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d’abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour s’affranchir de la servitude du corps, cultiver librement son esprit, développer ses facultés intellectuelles par l’étude des sciences et des lettres. C’est dans ce développement complet qu’ils font consister le vrai bonheur.

À mon sens, ce qui est effrayant (car oui, on est facilement effrayé à la lecture d'un tel ouvrage) ce n'est pas tant la simple présentation de normes hyper-coercitives : il suffirait de les renvoyer dans le domaine de la fiction pour qu'elles n'atteignent pas notre humeur. Non, ce qui me semble réellement terrifiant, c'est que de telles règles puissent se marier aussi bien avec d'autres, que l'on trouve autrement plus nobles, qu'elles forment un tout logique, cohérent. Pour le dire autrement, que le bonheur — du moins, un certain genre de bonheur — ne puisse être atteint qu'en inversant la priorité entre le « je » et le « nous » à tel point que le premier semble pouvoir se dissoudre dans le second.

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#2 17-02-2009 07:31:42

Clochette
Tranibore
Date d'inscription: 31-01-2009
Messages: 15

Re: [Recension] L'Utopie - Thomas More

J'ai commencé la lecture du livre, bon je suis loin d'avoir terminé mais il y a déjà des passages qui me plaisent beaucoup.
J'en cite deux:

Tandis que je parlais ainsi, mon adversaire se préparait à la réplique. Il se proposait de suivre la marche solennelle de ces disputeurs catégoriques qui répètent plutôt qu'ils ne répondent, et placent tout l'honneur d'une discussion dans des efforts de mémoire.

Et cet axiome en latin:

Summun jus, summa injuria. L'extrême droit est une extrême injustice.

J'ai hâte d'arriver à la seconde partie avec la description de l'Utopie à proprement parler.


Il y a aussi ceux dont on n'attendait rien, dont l'existence était là-bas celle de l'homme sans histoire, et qui ici se sont montrés des héros. C'est ici qu'on aura connu les estimes les plus entières et les mépris les plus définitifs, l'amour de l'homme et l'horreur de lui dans une certitude plus totale que jamais ailleurs. (Robert Antelme - L'espèce humaine)

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#3 23-02-2009 03:20:27

Clochette
Tranibore
Date d'inscription: 31-01-2009
Messages: 15

Re: [Recension] L'Utopie - Thomas More

Je confirme, ce livre fait peur :p

Finalement, ce qui m'a le plus choqué, c'est le mépris total pour la conscience individuel des hommes. En effet, et preuves à l'appui, les Utopiens partent du principe que laisser l'homme agir librement ne cause que misère, avarice, cupidité, luxure, etc. Par conséquent, tout libre-arbitre ou illusion de libre-arbitre, n'existe pas, et n'est même pas envisageable.

En effet, chaque individu est dès l'enfance élevé de sorte "d'extirper le vice" et tout élément susceptible de mettre en péril la communauté.
Type même de la société ultra paternaliste, les individus sont protégés d'eux-mêmes et de leurs semblables, pour leur bien.
D'autant que sous couvert d'un lien collectif, soi-disant accepté et décidé par tous, on voit clairement l'influence du "Père" Utopus.

Ainsi donc, à un moment donné, quelqu'un (sieur Utopus) a décidé de ce qui est bien et de ce qui est mal. Que pour décider cela, il ait utilisé l'expérience et l'observation d'autres civilisations, faisant passer ses décisions pour rationnelles et incontestables, ne me satisfait nullement.
Je ne pourrais jamais me rallier à l'idéologie d'un seul.

Notre société n'est pas parfaite, c'est une évidence.
Mais j'ai la faiblesse de croire qu'elle peut néanmoins progresser du seul fait des hommes, sans l'intervention de Dieu le Père. Et j'entends défendre la petite marge de manoeuvre que nous avons, celle qui nous donne l'impression de décider de notre vie.


Il y a aussi ceux dont on n'attendait rien, dont l'existence était là-bas celle de l'homme sans histoire, et qui ici se sont montrés des héros. C'est ici qu'on aura connu les estimes les plus entières et les mépris les plus définitifs, l'amour de l'homme et l'horreur de lui dans une certitude plus totale que jamais ailleurs. (Robert Antelme - L'espèce humaine)

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