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#1 10-02-2009 08:10:06
- Clochette
- Tranibore

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[Recension] L'Elégance du Hérisson - Muriel Barbery
[Fiche de l'œuvre]
L’élégance du hérisson est un roman, écrit par Muriel Barbery, publié en 2006.
En guise de résumé, je vous retranscris la quatrième de couverture :
« Je m’appelle Renée, j’ai cinquante-quatre ans et je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un immeuble bourgeois. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j’ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Mais surtout, je suis si conforme à l’image que l’on se fait des concierges, qu’il ne viendrait à l’idée de personne que je suis plus lettrée que tous ces riches suffisants.
Je m’appelle Paloma, j’ai douze ans, j’habite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mais depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c’est le bocal à poissons, la vacuité et l’ineptie de l’existence adulte. Comment est-ce que je le sais ? Il se trouve que je suis très intelligente. Exceptionnellement intelligente, même. C’est pour ça que j’ai pris ma décision : à la fin de cette année scolaire, le jour de mes treize ans, je me suiciderai. »
Ce roman alterne les passages de l’histoire de Renée et de celle de Paloma, tous écrits à la première personne. Alors de quoi ça parle ? Je suis tentée d’utiliser la phrase que nous connaissons tous : qui suis-je, où vais-je et dans quel état j’erre. Sauf que c’est beaucoup plus complexe que ça.
« - Il s’agit d’un incunable, me dit-il et il plante dans mes yeux, que je tâche de rendre vitreux, son regard satisfait de grand propriétaire.
- Eh bien, grand bien vous fasse, dis-je en prenant un air dégoûté. Je vous l’apporterai dès que le coursier sera là.
Et je lui claque la porte au nez.
La perspective que Pierre Arthens narre ce soir à sa table, au titre de bon mot, l’indignation de sa concierge, parce qu’il a fait mention devant elle d’un incunable et qu’elle y a sans doute vu quelque chose de scabreux, me réjouit fort. Dieu saura lequel de nous deux s’humilie le plus. »
Renée, qui, au premier abord, correspond complètement au stéréotype de la concierge, paraît vulgaire et est d’une laideur tellement cruelle qu’elle en devient banale. Mais, elle a un secret, qu’elle qualifie de « très grande faute », elle est très intelligente. Autodictate, elle a lu une grande quantité de livres, pleure devant ‘Mort à Venise’ et vibre au son de Mahler.
Tout le roman tourne autour de la perception de soi et des autres. Aucun de ces ‘bourgeois‘ pour lesquels elle travaille, n’envisagent même la possibilité d’avoir une conversation éclairée avec elle.
La culpabilité que ressent Renée de ne pas être celle qu’elle devrait, la pousse à se conformer complètement au modèle accepté et acceptable, poussant jusqu’à acheter ce qu’elle considère être la « bonne » nourriture pour son statut social, quitte à la donner ensuite à son chat.
« Mme Michel, elle a l’élégance du hérisson : à l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont des petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes. »
On se prend quasi-instantanément d’affection pour cette victime des préjugés sociaux, qui incarne le délit de naissance. Si elle était née dans la bonne famille, sa vie aurait pu être tout autre.
Renée est également bourreau, car elle applique sa propre grille de jugement à tous les bourgeois qui vivent dans son immeuble. Ne leur laissant aucune chance, elle les considère comme mesquins, ou pire, comme gâcheurs de la chance qui leur est donnée.
La chance, non pas d’être riche, mais d’avoir la latitude de se comporter tels qu’ils le souhaitent, de ne pas avoir à le cacher.
« Nous ne voyons jamais au-delà de nos certitudes et, plus grave encore, nous avons renoncé à la rencontre, nous ne faisons que nous rencontrer nous-mêmes sans nous reconnaître dans ces miroirs permanents. […]Moi, je supplie le sort de m’accorder la chance de voir au-delà de moi-même et de rencontrer quelqu’un.
C’est là que le parallèle avec Paloma, la jeune fille, devient intéressant. Elle, intelligente, riche, avec « tout pour elle » comme on peut communément le dire, se résout à se suicider, convaincue de la vacuité de l’existence, et surtout de son absurdité.
Elles vivent au même endroit, et finiront par se rencontrer, se rencontrer vraiment, et chacune avec son expérience, sa vision du monde, sa sensibilité, va aider l’autre. La différence d’âge et de statut social ne valent rien face à la rencontre avec l’âme sœur.
Car c’est de cela dont il est question, la rencontre avec l’autre. L’opposition culture/inculture, riche/pauvre, et de toutes les conventions sociales afférentes, est déclinable à l’infini, ce qui compte c’est de voir réellement l’autre.
« Je suis devenue l’amie d’une belle âme de douze ans envers laquelle j’éprouve un sentiment de grande gratitude et l’incongruité de cet attachement dissymétrique d’âge, de condition et de circonstances ne parvient pas à entacher mon émotion. Quand Solange Josse se présente à la loge pour récupérer sa fille, nous nous regardons toutes deux avec la complicité des amitiés indestructibles et nous disons au revoir dans la certitude de retrouvailles prochaines. La porte refermée, je m’assieds dans le fauteuil télé, la main sur la poitrine, et je me surprends à dire tout haut : c’est peut-être ça, vivre. »
Chaque personnage, même le plus secondaire, est dessiné avec une précision et un talent, qu'ils éveillent tous notre intérêt. C’est un troisième protagoniste, qu’on ne connaît qu’à travers les paroles de Renée et de Paloma, qui va faire le lien entre elles. M. Osu, élégant japonais, qui, peut-être parce que lui-même est différent, culturellement, va rencontrer nos chères héroïnes et les révéler à elles-mêmes.
Sans vouloir empiéter sur le domaine de notre cher Lunatic, on parle bien de sociologie. D’intéractionnisme et de déterminisme, qui sont parfois opposées sans que je comprenne vraiment pourquoi d’ailleurs, puisqu’à mon sens, nous sommes au centre des deux. Nous sommes de l’inné et de l’acquis. Ce livre, c’est un cours de sociologie concret, de la vie de tous les jours. Même sans réel intérêt pour cette matière, on se sent touché (pardonnez ma généralisation) par ces femmes et ces hommes, pris entre ce qu’ils sont, ce qu’ils voudraient être, ce que l’on attend d’eux, et ce qu’ils sont capables de faire. Et on est renvoyé à notre propre expérience de la vie, on constate nos différences de comportements d’un environnement à un autre, et finalement, notre propre quête du bonheur et de l’équilibre.
« Donc il ne faut surtout pas oublier tout ça. Il faut vivre avec cette certitude que nous vieillirons et que ce ne sera pas beau, pas bon, pas gai. Et se dire que c’est maintenant qui importe : construire, maintenant, quelque chose, à tout prix, de toutes ses forces. Toujours avoir en tête la maison de retraite pour se dépasser chaque jour, le rendre impérissable. Gravir pas à pas son Everest à soi et le faire de telle sorte que chaque pas soit un peu d’éternité. Le futur sert à ça : à construire le présent avec des vrais projets de vivants. »
Mais, comme je le disais au début, c’est un roman, et non un manuel de socio.
C’est extrêmement bien écrit, tellement que je ne savais quelle citation choisir, d’où les multiples extraits dont j’ai émaillé cette note.
C’est un roman donc, un très bon roman même, avec plusieurs niveaux de lecture. Je réfléchis, je suis émue, souvent bouleversée, je ris aussi, le tout dans une langue à la fois contemporaine et classique, très belle.
« En pensant à ça, ce soir, le cœur et l’estomac en marmelade, je me dis que finalement, c’est peut-être ça la vie : beaucoup de désespoir, mais aussi quelques moments de beauté où le temps n’est plus le même. C’est comme si les notes de musique faisaient un genre de parenthèses dans le temps, de suspension, un ailleurs ici même, un toujours dans le jamais. »
Je l’ai relu pour écrire cette note, avec un plaisir nouveau mais tout aussi intense que la première fois. Je vous encourage à le lire, et à venir ici parler de votre ressenti.
Il y a aussi ceux dont on n'attendait rien, dont l'existence était là-bas celle de l'homme sans histoire, et qui ici se sont montrés des héros. C'est ici qu'on aura connu les estimes les plus entières et les mépris les plus définitifs, l'amour de l'homme et l'horreur de lui dans une certitude plus totale que jamais ailleurs. (Robert Antelme - L'espèce humaine)
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#2 11-02-2009 15:08:53
- Lunatic
- Adème

- Date d'inscription: 31-01-2009
- Messages: 18
Re: [Recension] L'Elégance du Hérisson - Muriel Barbery
Merci pour cette note très riche et prenante
Je ne suis pas un grand lecteur de roman, mais là je dois dire que tu m'as vraiment incité à me le procurer.
Incitation d'autant plus forte que j'entends souvent le titre de ce livre cité dans une rubrique « culture » de France Info
France Info a écrit:
On n’oublie pas que ce classement comporte toujours deux best-sellers incontestés : Muriel Barbery avec « L’élégance du Hérisson », et les trois volumes de « Millenium », du suédois Stieg Larsson. Muriel Barbery qui est depuis 113 semaines dans notre classement ! Soit 2 ans et 2 mois !
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#3 13-02-2009 18:16:08
- Diane
- Nouvel arrivant

- Date d'inscription: 02-02-2009
- Messages: 6
Re: [Recension] L'Elégance du Hérisson - Muriel Barbery
Lunatic a écrit:
Merci pour cette note très riche et prenante
Je ne suis pas un grand lecteur de roman, mais là je dois dire que tu m'as vraiment incité à me le procurer.
Incitation d'autant plus forte que j'entends souvent le titre de ce livre cité dans une rubrique « culture » de France InfoFrance Info a écrit:
On n’oublie pas que ce classement comporte toujours deux best-sellers incontestés : Muriel Barbery avec « L’élégance du Hérisson », et les trois volumes de « Millenium », du suédois Stieg Larsson. Muriel Barbery qui est depuis 113 semaines dans notre classement ! Soit 2 ans et 2 mois !
J'ai tellement aimé L'Élégance du Hérisson, conseil de Gihefel dans le temps.
Par contre Millénium tome trois me déçoit mais j'irai jusqu'au bout et je tomberai en apnée encore quelques fois en le lisant.
Mais pour l'Élégance du Hérisson Lunatic la critique de Clochette est très juste et je regrette de l'avoir prêté celui-là parce que c'est un bouquin a conserver. Parfois il te rentre dans les tripes profondément.
Trouvailles super mais parfois un peu primaires au début; il faut continuer et passer ce cap. Souvent délicieux et savoureux en expressions, comme en parlant d'un vieux dandy tout bronzé: "Un géronte toasté aux UV"... ![]()
Puis on pénètre dans le livre ou c'est lui qui entre en nous, et ça coule en douceur, entre le sable et la mer où j'étais... Ça pénètre au fur et a mesure de la lecture de plus en plus profondément au coeur.
(A noter: Je veux m'acheter des camélias au printemps )
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#4 14-02-2009 04:00:32
- Lolo du sud
- Nouvel arrivant
- Date d'inscription: 14-02-2009
- Messages: 1
Re: [Recension] L'Elégance du Hérisson - Muriel Barbery
Un livre que j'ai beaucoup aimé, mais je ne me sentirai pas capable d'écrire une critique qui soit une vraie critique. Le genre littéraire me plait pour la qualité de l'écriture, l'émotion et le flamboiement, le rire et les larmes, mais décortiquer un livre est un travail pesant, je préfère décortiquer les crevettes, si vous me le permettez.
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#5 14-02-2009 08:59:57
- Diane
- Nouvel arrivant

- Date d'inscription: 02-02-2009
- Messages: 6
Re: [Recension] L'Elégance du Hérisson - Muriel Barbery
Lolo du sud, je ne crois pas que ce forum soit fait uniquement pour les critiques qui décortiquent totalement un livre.
Tes critiques a toi sont tellement vivantes, tellement actuelles et on ne sent pas que tu donnes des cours mais que c'est fait avec tant de vie, d'imagination qu'elles nous emmènent mieux que quoique ce soit sur le chemin du livre vivant, désiré, aimé, tes critiques sont passionnées et c'est pourquoi je t'ai lancé l'invitation ici.
Tes critiques font justement état des mots, du choix des sentiments, des qualités de l'écriture.
Vas-y ma grande alimente nous de tes critiques si passionnées. Surtout il ne faut rien changer a ton style. Sinon, ben oui on va décortiquer des crevettes toutes deux. ![]()
Chacun son style.
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#6 14-02-2009 12:41:32
- Lunatic
- Adème

- Date d'inscription: 31-01-2009
- Messages: 18
Re: [Recension] L'Elégance du Hérisson - Muriel Barbery
Je déplacerai les messages si ceux-ci ne doivent plus parler de l'Élégance du hérisson, mais avant je voulais dire qu'à mon sens, on n'a pas ici de « décorticage » du livre.
Déjà, on ne peut que constater que Clochette n'ignore pas les « impressions subjectives », les émotions (« On se prend quasi-instantanément d’affection pour cette victime des préjugés sociaux... » ; « ils éveillent tous notre intérêt... » ; « Je réfléchis, je suis émue, souvent bouleversée, je ris aussi » ; etc.). On n'est bien loin là de la froideur d'un décorticage « savant ».
Ensuite, les moments « d'analyse » me semblent être bien plus une prise de distance, une « attaque » selon un angle particulier (ici, disons, « sociologique », mais j'imagine qu'il y a bien d'autres angles possibles), qu'un zoom qui se concentrerait sur un point précis. Tout dépend ce qu'on appelle « décorticage », mais en lisant ce mot, j'imagine plus volontiers une analyse « linguistique » sur, par exemple, les champs lexicaux employés, les formes rhétoriques utilisées (ou que sais-je encore, d'ailleurs : je ne suis pas « critique »), etc. Autrement dit, ce que j'apprécie ici dans le message de Clochette, c'est qu'on a bien à faire à un regard singulier qui, en même temps, peut se laisser discuter.
Enfin, à la limite, tout à fait personnellement, je n'ai de toute façon rien contre le « décorticage ». Ça pourrait faire l'objet d'un débat intéressant mais à mon sens, il n'est nullement incompatible avec l'émotion. Dans un autre domaine, celui du cinéma, et à une toute petite échelle, les quelques connaissances « techniques » que j'ai pu avoir grâce à des cours à la fac, ou suite à des discussions avec Del, m'ont fait voir des choses différemment. Avoir quelques bribes de notions purement techniques ou théoriques (sur, par exemple, l'utilisation d'une steadycam, ou sur le « diégétique » et « l'extra-diégétique » (clin d'oeil à Del)) non seulement n'annihile pas l'émotion mais en plus l'enrichit. Enfin, je trouve.
Au final, comme le dit bien Diane, c'est une histoire de « style » personnel. Quand Clochette m'a fait lire sa recension avant de la poster, je lui ai dit que je la trouvais vraiment excellente et je suis content que ce soit la première recension du site.
PS : @Lolo : bienvenue !
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#7 16-02-2009 05:56:56
- gihefel
- Nouvel arrivant
- Date d'inscription: 11-02-2009
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Re: [Recension] L'Elégance du Hérisson - Muriel Barbery
J'ai beaucoup aimé ce livre.
j'en citerai deux extraits :
page 177 : "l’intelligence en soi n’a aucune valeur ni aucun intérêt. Des gens très intelligents ont consacré leur vie à la question du sexe des anges, par exemple. Mais beaucoup d’hommes intelligents ont une sorte de bug : ils prennent l’intelligence pour une fin. Ils ont une seule idée en tête : être intelligent, ce qui est très stupide".
"on me confie des tâches intéressantes : réparer des voiles, des haubans, dresser des inventaires pour un avitaillement.
Etes vous sensibles à la poésie de ce terme ? On avitaille un bateau, on ravitaille une ville. A qui n’a pas compris que l’enchantement de la langue naît de telles subtilités, j’adresse la prière suivante : méfiez-vous des virgules."
La dernière page est bien, aussi ; mais je ne la citerai pas. Normal !
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#8 16-02-2009 08:05:08
- Clochette
- Tranibore

- Date d'inscription: 31-01-2009
- Messages: 15
Re: [Recension] L'Elégance du Hérisson - Muriel Barbery
C'est vrai que j'ai centré ma note de lecture sur l'aspect roman de ce livre, mais il y a toute une série de séquences de réflexion plus philosophiques/linguistiques. Ce sont les niveaux de lecture différents, chacun peut y prendre ce qu'il a envie/besoin à ce moment.
Il y a aussi ceux dont on n'attendait rien, dont l'existence était là-bas celle de l'homme sans histoire, et qui ici se sont montrés des héros. C'est ici qu'on aura connu les estimes les plus entières et les mépris les plus définitifs, l'amour de l'homme et l'horreur de lui dans une certitude plus totale que jamais ailleurs. (Robert Antelme - L'espèce humaine)
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